Friedrich Nietzsche se pose cette question : “le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?” (1). Il n’aura de cesse de ré-approfondir cette question toute son existence, et de réfléchir à un « nouveau langage » en invoquant le rôle du corps dans ce processus. (2). Pour lui les mots permettent à la pensée de se construire et elle devient consciente grâce au langage. Mais en même temps, le mot n’est pas la chose et à ce titre le langage voile la réalité qu’il est censé décrire. Il la travestit plutôt qu’il ne la décrit. (3).
Les métaphores dénaturent le sens des choses
Le langage est relation et grâce aux mots nous nous comprenons. Jusque là tout est simple. Mais de là nous en concluons que si nous nous comprenons c’est parce que les mots décrivent les choses comme elles sont. Et ça pour Nietzsche c’est faux. Le langage n’éclaire qu’une partie d’une chose, nous n’avons pas accès à la chose en soi.
Pour Nietzsche, les mots sont déjà des métaphores : « Cet instinct qui pousse à former des métaphores, cet instinct fondamental de l’homme dont on ne peut faire abstraction un seul instant, car on ferait abstraction de l’homme lui-même » (4). Les métaphores dénaturent la réalité de la chose en soi plutôt que de l’incarner.
En Synergologie, la combinaison des mots de “langage corporel” souffre précisément de ce voile métaphorique. Cette expression est trompeuse pour les chercheurs car une certaine partie des signes corporels ne relève pas du “langage corporel” . C’est le piège dans lequel est tombé l’anthropologue américain fondateur de la kinésique Ray Birdwhistell.
Le lien tissé par Nietzsche entre la réalité et les métaphores n’est pas sans appeler la linguistique cognitive qui nait un demi-siècle plus tard. Cette phrase tirée de Lakoff et Johnson pourrait être tirée d’un ouvrage de Nietzsche : “Le réseau systématique d’expressions métaphoriques qui nous permet de comprendre un aspect d’un concept en termes d’un autre […] masquera nécessairement d’autres aspects du même concept.” (5) Ces idées sont si proches qu’elles sont de type généalogique entre les auteurs (6).
Éléments bibliographiques
- 1. Nietzche, F. Vérité et mensonge au sens extra-moral. (1873/1969)
- 2. Sur les références “nouveau langage”, voir notamment : Par-delà bien et mal, § 4; Ecce Homo,, § 4 ; Fragments posthumes XI, 35.c
- 3. Nietzche, F. Vérité et mensonge au sens extra-moral. (1873/1969)
- 4. Id, p. 195.
- 5. Lakoff, G., & Johnson, M. (1985). Les métaphores dans la vie quotidienne, les Editions de Minuit. Paris, France.
- 6. Marton, S. (2012). Le problème du langage chez Nietzsche. La critique en tant que création. Revue de métaphysique et de morale, (2), 225-245.